J'vas't'dire un secret !


  Laissait, si souvent, parfois, le silence, longuement, répondre à sa place... Puis, de temps à autre, pour qui pour quoi, haussait, tout de même, vaguement les épaules. S’efforçait d’un bref sourire. Esquissait, alors, un soupir honteusement désabusé. S’approchait encore un peu, si tant est que cela fut possible, mes ami-e-s, vous n’imaginez pas. Quelques centimètres ? A peine plus... Une poussière d’éternité. S’épuisait, à chaque fois, emporté par un soudain vertige, à ne rigoureusement rien savoir de ce qu’il ne pouvait, pourtant, s’empêcher de voir. De voir ? De voir… Ou d’entendre... D’entendre ? D’entendre… Ou de deviner. Soupçonner. Subodorer. Sentir, et plus encore. Car Rose était si maigre, désormais. Maigre… Et quant à ces yeux déjà fermés, obturés, liquéfiés, occultés, mieux valait, définitivement, ne plus en espérer le moindre réconfort. Et, surtout, surtout, ne jamais se souvenir de la concavité cadavérique des chairs. Ou de la peau parcheminée, malodorante, horripilée de poils terriblement disgracieux. Ou de ces dents, molaires en chicots qui se crispaient, s’entourloupaient ou bifurquaient. Se déchaussaient pour de bon. S’entrechoquaient, que c’en était maintenant vacarme, à force peut-être d’articuler d’inaudibles délires… Tu me parles ? Car, bafouillant de salive et de morve dans un repli nauséabond du drap, le visage, halluciné déjà d’au-delà, à demi tourné vers lui... Une simple esquisse de peur sur les lèvres tremblées. Une demie mesure d’attente dans l’éclat terni des orbites presque vides. Où t’es tu donc fourré, Paul, t’as d’l’a paille dans les cheveux ! A peine exprimé ainsi, bien sûr. Juste chuchoté. Trois syllabes suffisent pour dire le monde, n’est-ce pas ! Ou qu’c’est’y donc, qu’t’es encore parti, mon garçon, hein ? Dis moi ? J’te vois plus !
   Et pour cause ! S’exilait, en effet, à la minute même. S’expatriait pour de bon. S’exfiltrait de tout ça. Retrouvait. Gambadait, en gesticulant comme un pantin, dans l’herbe fraiche du matin. Une bonne trentaine d’années en arrière, au moins. Tout de même. Courait comme un dératé. Pas de répit. Aucun espoir, j’l’jure, de pouvoir, un jour, reprendre son souffle. Pas une seconde. Crapahutait. Jusqu’à parvenir, in extremis, à se planquer, vite fait, derrière les framboisiers. Ou bien, dans un autre scénario, repéré par quelque stupide fanfaronnade, parvenant in extremis à se dégager de l’emprise des brigades intergalactiques, réussir l’exploit, proprement prodigieux si l’on veut bien accepter d’y songer, de contourner, en moins de deux, le lilas par le nord pour, brusquement, virer de bord à fond les manettes, à guère plus d’un mètre du cerisier. Quitte à piétiner sans vergogne les salades, le romarin, et tous les trucs qui poussaient un peu partout et dont personne, des kilomètres à la ronde, ne semblait vraiment se soucier. Et quitte, aussi, pour faire bonne mesure, à presque saccager les rangs de radis avec tes chaussures de gamin. Histoire d’échapper à tes poursuivants. Qui braillaient comme des malades. Hurlaient à la mort. Paul, t’es cuit ! On’te voit…  Visaient ostensiblement les rognons pout t’envoyer des rafales de kalachnikov à clouer au sol un régiment tout entier. T'aspergeaient littéralement de la tête aux pieds pour peu que l’un, ou que l’autre, de ces zigotos parvienne à s’emparer du tuyau d’arrosage. Te postillonnaient des insanités. T'annonçaient la couleur. Jubilaient à la folie en réalisant soudain que, sauf miracle absolu, mon pote, tu ne pourrais maintenant plus leur échapper… Vu qu’après les fraisiers, à peine en fleurs, la haie de thuyas en ultime refuge d’un quarteron d’escargots, l’abri de jardin de grand père, le sentier se faisait volontiers marécageux, pente glissante et toujours périlleuse qui plongeait directement vers la rivière. Brandissaient alors, ces salauds, en criant victouaaaaare, un sabre aux dimensions proprement extravagantes. Jouaient du lasso en se trémoussant ostensiblement le derrière, donnaient du clairon en gonflant exagérément les joues ou t'envoyaient les chiens te dévorer tout cru…
    En l’occurrence, d’ailleurs, Oscar s’en donnait à cœur joie, aboyant à perdre haleine, et décrivant, presque inquiétant, de larges cercles autour de toi. Sauf que Rose, positivement, détestait ces manières de voyou. Et finissait - menaçant vaguement d’une passoire en fer blanc quiconque passait à sa portée - par s’extraire de la cuisine pour exiger, sans autre forme de procès, la cessation im-mé-diate des hostilités. Si ce n'est la paix, au moins un armistice. Faute de quoi... Faute-de-quoi... V’s’aurez d’mes nouvelles, les garçons ! Vu que j’suis pas d'humeur. Pas de patience pour vos caprices. Me rendre folle... C'est ce qu’vous voulez, est’c’pas ? M’faire tourner bourrique... Achever vot’pauv’mère. Lui faire rendre gorge. Pitié bon sang ! Voyez pas que je suis malade ? Fatiguée. Exténuée. Epuisée par toutes ces histoires. J’veux plus vous entendre. Voulez vous bien déguerpir, bon sang de bonsoir ! M’d’barrasser l’plancher un’bonn’fois pour toutes.
Trop contents, naturellement, de s’en tirer à si bon compte. Disparaissaient illico du paysage. Clamant chacun son innocence, tout de même, défendant son honneur, sitôt en sécurité, réfugiés à bonne distance, protégés par la barrière du potager, perchés en équilibre instable sur l’une des souches à demi enfouies dans les herbes (en contre bas). Pas moi, m’man… j’te jure… Ni moi, m’man, ni moi…
Restait Oscar qui, lui, ne choisissait jamais de s’enfuir, acceptant même, ce héros, de vaillamment braver la tempête. Bondissant joyeusement de plus en plus haut. Et de plus en plus n’importe où. Et n’importe comment. Vous déchirant bientôt allègrement les tympans à défaut de se calmer les nerfs, les vapeurs, le tempérament, sur n’importe quoi de facilement accessible ou sur n’importe qui, et ce jusqu’à se voir, vertement, reprocher les pires exactions, et reconduire, manu militari, forcé de regagner ses pénates la queue entre les pattes, bien obligé cette fois d’accepter la sentence, le bagne, ni plus ni moins, vingt ans de réclusion, pour une paire de chaussons, à te morfondre au fond de ta niche, mo’pauv’e Oscar. Vingt ans à ronger ton os, du soir au matin, ou à sortir les crocs, baver, grogner, tirer sur sa laisse à vous flanquer une trouille bleue. Comme quoi c’t’animal est réellement enragé. Malade au moins du typhus. Couvert d’eczéma. D’impétigo. Une bonne douche. Un shampoing à l’eau de rose et il n’y paraitra plus rien. Paul, s’t’plait, laisse ce chien tranquille, t’entends ?
   Lequel exultait. Déclamait. Gesticulait. Et construisait toute une théorie. Selon laquelle les libellules ont une âme plus translucide que la nôtre. Mais néanmoins tout aussi complexe et sophistiquée. Oh combien cruelle, j’t’assure. Ceci justifiant toutes sortes de supplices. Et d’expériences. Et d’hypothèses. Vu qu’l’heure est grave, Julien. Le monde est en péril, frérot, voilà la sombre et sinistre vérité. L’empire se disloque à vue d’œil. Tout ou presque se débine, Julien. Sommes encerclés par des armées d’asticot. Condamnés à nous battre jusqu’à ce que mort s’ensuive... Jetaient alors, dans la bataille, résignés, tout un escadron de guêpes tourbillonnantes. Avant de débusquer, déchainés, un nouveau nid de musaraignes à la trogne proprement effrayante. Décimaient ensuite, dans la foulée, toi à droite et moi à gauche, un tourbillon de mouches. S’acharnaient. S’envolaient. Surprenaient. Réconciliés. T’crois que nous serons toujours frères ? Même plus tard ? Même dans dix mille ans ? Même quand la nuit aura remplacé le ciel dans la ronde des saisons ? S’allongeaient alors les yeux dans les herbes. A hauteur de coccinelle. Juste au bord de la rivière. Dans le clapotis apaisant des tourbillons. Franchissant le seuil de l’éternité, à peine mais tout de même.
   Paul, mon Paul, approch’toi’donc, j’vas t’dire un secret. T’m’entends ? Opinait du bonnet. Lui attrapait nerveusement la main qui tremblait. Lui effleurait le front, lentement. Les joues. Les lèvres si sèches qu’elles auraient pu en tomber d’impatience. Tendait l’oreille. S’enracinait. J’vas t’dire. S’imaginait un long silence. J’vas t’dire un secret. T’m’entends ? N’entendait rien, naturellement !

Le dessous des cartes


Avouons le… La vérité n’est jamais tout à fait celle que l’on croit. Et encore moins, sans doute, celle à laquelle on aspire ! Il suffit souvent d’un grain de sable, comme on dit, pour que la mécanique la plus parfaite se dérègle et que l’avenir radieux auquel on adhérait l’instant d’avant, se métamorphose, brusquement, en un paysage désespérant de désolation, de ruine et de barbarie… En d’autres termes, rien n’est jamais acquis et mieux vaut, dans ces conditions, ne pas trop s’illusionner sur la marche du monde. C’est aussi ce que vous pensez, n’est-ce pas ?
Sauf qu’au moment, précis, où nous nous apprêtons à le rejoindre, - et nous ne sommes pas les seuls, autant vous prévenir tout de suite - Charles-Antoine Parmentier semble encore à des années lumières, oui, d’admettre une telle proposition. Sans doute parce que cette soirée d’anniversaire – Violaine… Mais tu es encore si jeune, si jolie, si fraiche, ma chérie ! - s’annonce, à cet instant-là, sous les meilleurs auspices. Il s’avère, en effet, que les services de la météorologie nationale se montrent, ce jour-là, particulièrement optimistes, ne prévoyant à brève échéance aucune espèce de catastrophe climatique au dessus de Montmorency. Il faut ajouter, toutefois, car cette information pourrait changer le cours de ce récit, que Charles-Antoine garde, alors, encore en mémoire tout ce que Delphine Michon a bien voulu leur confier, à tous les deux, sous le sceau du secret, quelques semaines plus tôt, à propos d’un certain Fabien quelque-chose qu’elle se faisait fort, affirmait-elle de manière un peu péremptoire, de traîner ici, par les pieds si nécessaire, dès lors qu’il s’agirait de fêter, dignement, les trente huit ans et des poussières de notre Violaine nationale. Fabien, tu ne peux pas me laisser tomber, hein… Fabien, s’t’te plait… Bref, tout va donc pour le mieux, n’est ce pas, dans le meilleur des mondes possibles.
Certes ! Mais il faut, tout de même, d’ici là, régler certains détails d’un genre assez technique. A savoir garder l’œil, et le bon, sur la cuisson du bazar tout en assaisonnant légèrement la salade et le riz. Avant de trancher les tomates à toute berzingue. C’qui signifie que j’ne veux absolument per-son-ne dans la cuisine… Rigoureusement personne, bon sang, comment faut-il que je t’le dise, Violaine ? Avec d’autres mots, peut-être… Une autre façon de s’emporter. De s’exciter le tempérament… Vu que, pour espérer s’inviter dans la sauce, s’immiscer gentiment dans l’entre deux, s’acclimater du tourbillon des molécules, il convient, surtout, d’attraper au plus vite un truc quelconque ; le moindre ustensile en bois, métal, plastoc, ou n’importe quoi d’autre ferait l’affaire. On y va ?
Rajoutant, au moment parfaitement opportun, la seule et unique pincée de sel, mes ami-e-s, condiment ou poivre, censée faire la différence, et s’inquiétant alors d’un subtil frémissement de la mixture, et se démenant comme un dingue. Et sautant du coq à l’âne. Et plongeant tête la première dans le fourneau. Et dégageant vite fait la poêle et le faitout, renvoyant tout ce beau monde au fond du premier tiroir venu. Et se rassurant d’une demi-seconde de tranquillité. D’une brève accalmie sur le front des intempéries. S’amusant presque d’une vendetta de poivrons dans le maelstrom du ragoût. Et se retournant d’un bloc pour s’essuyer les mains. S’essorer du même coup la sueur qui vous dégouline à grosses gouttes au milieu du museau. S’autorisant juste à prélever le quart du tiers d’un cinquième d’un centimètre cube de bouillon. Et soufflant comme un bœuf. Chaaaarles-Antoine, ça va ? Expirant longuement. S’emballant. Cherchant le poivre du regard. Exigeant une réponse immédiate de la part de son double qu’il interroge en biais dans le miroir du couloir. Et se disant tout de même… Et s’immobilisant… Et se figeant, soudain, de la tête aux pieds (pas un seul cillement de paupières intempestif, voyez-vous, pas un muscle qui s’autorise une petite folie à ce moment précis, tout le bonhomme au garde à vous !)… Car c’est bien le carillon de la porte d’entrée, noooonnnn ? C’était bien ça qui, brusquement, vient de déchirer le très (très) relatif silence qui, compte tenu du déluge de décibels vaguement jamaïquains en provenance directe de la chambre des garçons, à l’étage, règne en démocrate particulièrement débonnaire sur les quelques cent vingt mètres carrés, hors sol, dont Charles-Antoine et Violaine Parmentier ont été solennellement déclarés propriétaires trois ans plus tôt, en échange d’un bon paquet de pognon, il faut bien le dire. Ding dooooong...
On en pense bien ce que l’on veut mais nul doute qu’il faudrait, un jour, prendre vraiment le temps de saluer la prodigieuse prouesse biologique  accomplie, à cet instant-là, par les trois cent cinquante et quelques grammes de muscle cardiaque de celui qui se fait appeler Charlie par ses collègues de l’hôpital universitaire. Ainsi, d’ailleurs, que par la plupart de ses étudiantes. Et par un paquet d’infirmières qu’il croise ici ou là. Et par diverses autres personnes de sexe féminin aperçues au détour d’un couloir. Du moins celles qui… Il se trouve en effet qu’en moins d’un quart de seconde le myocarde du professeur Parmentier accélère la cadence de manière insensée au point de passer, quasiment sans transition, d’un rythme déjà soutenu à celui généré, à titre d’exemple, par l’ascension en quatrième vitesse de la face nord de l’Everest. Ou à peu près. Entraînant tout de même, dans son sillage, une augmentation très significative du taux de cortisol sanguin. Et une sévère remontée de la systolique. Avec en prime les pupilles discrètement dilatées. Et que je te traverse le salon en coup de vent ! Au risque, accessoirement, de presque tout renverser sur son passage. Y compris Violaine qui lambine à moins de trente à l’heure. Oaaahhhh…. Et se payant le luxe d’un dérapage contrôlé à vingt centimètres de la télé. Parvenant, radieux, à se précipiter les deux mains sur la clenche avant même que Delphine Michon, encore le doigt sur la sonnette, n’ait eu la présence d’esprit de s’adresser à l’infortuné Fabien, une vague pointe d’inquiétude dans la voix. J’t’avais bien dit vingt heures, non ?
Vingt heures ? Ou bien dix-neuf heures trente cinq... Ou encore vingt deux heures quarante quatre… Vingt et une heures trente pilepoil. Vingt trois heures chrono… Franchement, quelle importance les ami-e-s ! Vu que vous êtes toujours les bienvenu-e-s ! A quelque moment que ce soit de la journée, ou de la nuit, à l’aube empesée de sommeil ou bien, exténué-e-s de travail, au coucher du soleil, allez-y franco, tambourinez, carillonnez, sonnez trompettes et tambourins, je serais toujours à vous attendre, embusqué derrière la porte d’entrée, la larme à l’œil, le palpitant dans les chaussettes… Oaaahhhh. Et puis, sans plus attendre, vous faire, ni plus ni moins, les honneurs de la maison ! Vous inviter à ne surtout pas rester plantés, là, dans les courants d’airs, l’inconfort du couloir, la pénombre, l’étroitesse du corridor, avec, par devers vous, des fleurs comme s’il en pleuvait, lesquelles vous encombrent les minettes, à grand renfort de papier froissé, de rubans multicolores, d’embrassades sur les joues, ou dans le cou, de guiliguilis furtifs dans les cheveux, de poignées de main d’un genre assez viril, écrabouillant les doigts et tout ce qui dépasse, bagues ou chevalières, je ne sais comment dire.
Ainsi donc, Fabien ! Dans toute sa splendeur… Chevelure éternellement au vent - voilà bien le premier mystère concernant le personnage -, tendance poivre et sel virant, insensiblement, vers une version passablement clairsemée, barbe de circonstance et haleine pas mal défraichie, dispersant, à la moindre éructation, tout un florilège d’effluves ahurissantes, exotiques et disparates, témoignant à cette occasion de la persistance, inattendue en ce début de vingt et unième siècle, d’un monde de démesures, de nuits sans lunes, de transports crasseux et si vite oubliés, de discours pompeux, et alcoolisés, embrouillés, volontiers hallucinés, même. Et, parfois, heureusement, tout à fait inspirés… Car l’homme a bon goût. Il apprécie. Il jauge. Il s’extasie. Arpente, soudain, le salon à grandes enjambées comme s’il s’agissait d’en prendre définitivement possession. Puis tombe en arrêt devant le piano dont il flatte, sans guère de façon, les premières cervicales, puis l’épine dorsale, puis les dernières lombaires, les plus graves, en se bidonnant comme un fou, s’amusant visiblement d’arpèges inédits. Se tordant littéralement, et pouffant. Bordel, ça vient. Puis se retourne, sans transition. Et s’invite, sans prévenir, dans une conversation qui peine à sortir des ornières habituelles que l’on creuse allègrement les soirs de réception. Tente, alors, un mot d’esprit qui ne vient pas. Réprime, au tout dernier moment, hélas pour nous tous, d’une brève contorsion de l’épaule, un épouvantable renvoi dont les nuisances olfactives suscitent, aussitôt, un début d’étonnement. De désapprobation. Ou d’indignation, c’est selon. Fabiiieeen… Répond, sans s’étendre plus que ça, à la moindre question qu’on ne lui pose pas. Ouais, affirmatif, concède-t-il vaguement à Charles-Antoine quand celui-ci s’aventure à qualifier Mick Jagger de simplement génial. Ouais affirmatif, se borne-t-il ensuite, à répéter, douze minutes plus tard, quand Violaine semble enfin comprendre, non sans un léger décrochement tonal dans la voix, que les Pantalons Rouges pourraient, effectivement, à tout moment maintenant, se voir proposer d’assurer la première partie d’un truc de dingue, absolument mythique, si vous voyez ce que je veux dire. Pas les Stones, quand même, bien sûr… Mais… Bon… Accepte, alors, avec un enthousiasme suspect, - s’agit-il de couper court à certaines insinuations venant de Delphine ? -, de s’extraire en moins de deux du fauteuil sur lequel, cinq minutes plus tôt, il a fini par jeter son dévolu, non sans, toutefois, en avoir examiné le velours sous toutes les coutures. Pour, ainsi, délaisser sans beaucoup de remord le parquet qui craque de plaisir, ou le délicat moelleux du tapis aux motifs surannés, et débouler brusquement sur la terrasse princière comme si, quasi recroquevillé sur sa guitare, en une succession de hurlements proprement démoniaques, aouahhh, le mec, il investissait, en majesté, la scène du Zénith… Ou quelque chose d’approchant.
On en est loin, pourtant, croyez moi. Car, précisément, de retour sur la planète Terre après divers et éphémères compliments que Delphine, presque trop familière, s’est, une nouvelle fois, Dieu sait pourquoi, aimablement autorisée à lui adresser, Charles-Antoine se plait, maintenant, à louer le charme paisible, et printanier, et champêtre, de l’extraordinaire paysage dont il entend bien commenter les moindres reliefs à son nouvel ami ! Vu qu’à droite c’est rien moins que la vallée de Montmorency, mon pote. Et je passe gentiment sur les immeubles en contrebas, lamentables de laideur, et même hideux au possible, délabrés à mort, et qui devraient être, ce serait un soulagement prodigieux pour nous tous, com-plè-te-ment-ra-sés, pas plus tard qu’à la rentrée. Là-bas, le stade Henri Patron d’où montent jusqu’ici, quand le vent est au nord, hélas, les soirs de matchs, d’invraisemblables rumeurs de sauvages. Des cinglés comme tu n’imagines pas… Et puis, sur la gauche, j’t’le donne en mille, c’est la butte Montmartre qu’l’on devine à peine, mais tout de même, dans la brume… Se gardant bien, cependant, d’évoquer, vous pensez, les vastes entrepôts des anciennes filatures, agencements secrets et confus de cours jonchées d’improbables détritus, de décombres et de ruines, bordées de hangars aujourd’hui désaffectés et peuplés de toute une faune dont mieux vaut ne jamais entendre parler ailleurs que sur M6. Glissant allégrement, d’ailleurs, sur les cheminées d’usines définitivement inutiles car sevrées de toutes leurs addictions et n’expectorant plus, désormais, que des oiseaux solitaires, égarés, on ne sait pourquoi, dans le labyrinthe des couloirs aériens. S’abstenant, aussi, mine de rien, de chanter les heures glorieuses d’invisibles jardins ouvriers depuis longtemps réduits au silence et circonscrits dans quelques ilots, négligés des promoteurs, dans l’entrecroisement bruyant des autoroutes et des résidences, sur papier glacé, opportunément défiscalisées. Omettant également, judicieusement, de rapporter mot pour mot ce qui se murmure péniblement un peu partout, en ville, à propos des bassins d’épuration dont les généreuses flatulences, souvent, parviennent à vous passer complètement l’envie, hélas, de paresser d’ennui sur vos chaises longues, un verre de soda sur la table, à l’ombre des bouleaux. Refusant enfin, et non sans malice, de s’appesantir, plus que de raison, sur la présence, incongrue dans le quartier, de bâtiments administratifs particulièrement désolants et dont la silhouette approximative, abondamment taguée, barre de ses chicots hallucinés presque la moitié du panorama. Puisque, plus bas… Plus bas… Ou plutôt juste à côté. Oui, derrière la haie, comblée d’une piscine quasi olympique, et même d’un tennis que personne, ou si peu, ne fréquente plus, la luxueuse et insolente retraite d’un couple ab-so-lu-ment-char-mant. Charmants ? Du moins, sous réserve de les prendre explicitement, non pas pour ceux dont ils espèrent, sincèrement, pouvoir, un jour, donner l’image, - celle de deux êtres tout à fait complémentaires, encore jeunes malgré tout, et si cools au fond, vraiment ouverts sur le monde, tellement épris de libéralisme, tellement drôles et cultivés, tellement en prise avec l’esprit du temps, tellement… -, non pas pour ceux-là, donc, mais pour ceux qu’ils sont effectivement… A savoir, s’agissant de Jean-Christophe, un gros bonnet de l’édition et, s’agissant d’Estelle, une avocate hors pairs, vaguement spécialisée en droit des affaires. Charles-Antoine, je sens, comment le dire, je sens… qu’il faudrait impérativement que je prenne en mains votre portefeuille d’actions…
Peut-être. Et même sûrement, en vérité. Nous y reviendrons… Mais, pour l’heure, soudain, Charles-Antoine n’est plus très loin de croire avoir, enfin, atteint ce qui s’apparente au nirvana… Du moins dans sa version humaine et, on peut le dire, raisonnablement accessible. Au moment même où Violaine et son amie s’apprêtent à rejoindre le coin des garçons, s’aventurant, à leur tour, sur le marbre lissé et légèrement glissant, sans cesser d’alterner confidences chuchotées et sourcils subtilement froncés, au moment, précisément, où Fabien se précipite, littéralement, vers l’incorrigible Delphine et lui cajole ostensiblement le creux des reins, et même plus bas, et que la blonde sirène, radieuse, se tortille gentiment de droite à gauche, ou plutôt d’avant en arrière, d’ailleurs, en le suppliant mollement de l’épargner, tout en jetant à la ronde de petits regards amusés, au moment même où Violaine, presque surprise, s’immobilise puis semble, alors, lui sourire tout à fait franchement, à lui et rien qu’à lui, Charles-Antoine, retrouvant miraculeusement, durant quelques interminables secondes, très exactement la même expression du visage, des yeux en amande qui dévissent, que celle avec laquelle elle l’avait mystérieusement séduite, quinze ans plus tôt, au cours d’une mémorable soirée de célibataires, particulièrement arrosée, à ce moment là précisément, Charles-Antoine Parmentier parvient, sans même s’en rendre compte, à gravir les dernières marches conduisant directement au plus doux des bonheurs. Car rien, sans doute, ne pourra plus, désormais, le combler davantage, n’est ce pas ? Mettez vous un peu à sa place… Vous réalisez, soudain, qu’au fond la vie vous a apporté, à bientôt cinquante ans, hélas, mais c’est déjà ça, infiniment plus que ce que vous n’en aviez jamais espéré, autrefois. Car vous réalisez aussi, et tout aussi soudainement, que Violaine, votre Violaine, s’avère être tout simplement splendide. Et diablement attirante. Radieuse. Emoustillante au possible. Intelligente et sensible… On continue ? Oui, car, à l’hôpital, votre réputation professionnelle n’est plus à faire. Vous êtes, maintenant, presque mondialement connu comme celui qui a, on peut le dire ainsi, quasi révolutionné, avec audace et génie, la chirurgie de l’uretère ! Rien que ça... Quant à vos deux monstres qui se payent le luxe de se jeter, au même moment, sur les cacahuètes, les chips, le saucisson et le reste, ils sont adorables, au fond. Et seront demain, vous n’en doutez pas, ce que vous n’avez jamais rêvé pour vous même. Sans parler du ciel, qui, à cet instant-là, ne peut se montrer plus clément, vous ne croyez pas ? Vu que le soleil disparaît, alors, derrière les collines emportant, dans son sillage, de longues somptuosités de nuages empourprés. Et que vous sentez, sur le visage, l’empreinte, légère, d’une brise presque sensuelle qui vient, à point nommé, pour tempérer la chaleur de l’été. Oui, soudain, vous n’entendez, ou plutôt, n’écoutez plus rien. Ni le bourdonnement lointain de l’autoroute qui charrie sur l’asphalte, à l’heure des chassés croisés de juillet, ou des retours de week-end, ou même, d’ailleurs, à n’importe quel moment de la journée, ou à peu près, ses convois de fantômes épuisés, anonymes silhouettes qui conjuguent, définitivement, leur désir au passé et n’aspirent, généralement, qu’à se conformer aux injonctions de slogans explicitement publicitaires. Ni, non plus, les avions silencieux qui gagnent lentement la stratosphère, épris d’air pur et cristallin, défiant le sens commun de l’attraction terrestre, s’élevant en clignotant au dessus du cloaque poussiéreux de la grande métropole. Ni les hélicoptères qui traversent l’horizon en pointillé, mais en vous surveillant toujours du coin de l’œil. Ni les sirènes des pompiers ou les klaxons des gendarmes qui s’entrainent péniblement à singer maladroitement leurs doubles télévisuels. Ni les appels au meurtre, bordel, qui ne viennent de nulle part mais finissent par fleurir un peu partout. Rien. Vous vous demandez juste, alors, mais en évitant, soigneusement, de formuler à voix haute la moindre hypothèse, pourquoi Violaine, soudain, se penche si dangereusement vers Delphine, en gloussant comme une malade, quitte à faire un peu plus qu’effleurer le buste puissant de Fabien. La vie, votre vie, est ainsi.

Rentrons, P'pa. Tu veux bien ?

Parions, mes ami-e-s, qu’il n’y a guère, depuis que le monde est monde, que deux manières de s’y prendre pour échapper, autant que faire se peut, aux affres de la noyade… La plus élégante des deux, la plus subtile, la plus sage, sans doute, pour peu que l’on se place du point de vue de la psychanalyse, de la philosophie des sciences ou de la neurophysiologie moléculaire, consiste, comme chacun le sait, à, d’abord, ébaucher quelques mouvements de brasse, tout en s'efforçant, naturellement, d'attirer rapidement l'attention sur soi ! Ce qui suppose, accessoirement, de crier suffisamment fort pour être entendu d’assez loin… Ne reste plus, si je peux me permettre, mais alors l’affaire est dans le sac, ne reste plus, mes ami-e-s, qu’à se laisser vraiment porter par les flots, sans perdre patience, surtout, et sans jamais un seul instant s’affoler, quitte à ruser avec les turbulences et les courants, jusqu'à ce qu'une âme compatissante, et aguerrie, plonge héroïquement dans l'eau glacée pour vous tirer d’embarras ! Sauf à s'être exilé dans une forêt de Finlande, au bord d'un lac épris de sapins, ce que personne ne peut exclure, il ne fait guère de doute que cette manière de faire est la bonne. Il existe, cependant, aux yeux de certains, une autre voie, une autre façon de trouver le salut… Plus aventureuse. Et davantage conforme, il faut le dire, avec l'idée que ce font, de la vie en société et, plus généralement, de la nature humaine, la plupart d’entre nous. De la nature humaine… Et du destin des hommes. Et de la violence qui régit le monde… Du moins, quand il est question du voisin ! Ou de l’étranger. Ou de celui qui vient, impunément, vous manger la laine sur le dos. En effet, cette autre manière de faire, ni plus ni moins, revient à tourner délibérément le dos à la lumière en s’approchant au plus près des ténèbres, jusqu'à descendre au fond du lac, aussi loin qu'il est humainement possible de l’imaginer, avec cette certitude insensée de pouvoir y découvrir une issue. Une source de vie. Un bol d’air. Un printemps de joie et de soleil sur les prés. Hélas, il est assez rare, finalement, de parvenir, dans de telles circonstances, à respirer suffisamment profondément pour que, soudain, tout s’éclaire. Et que l’on puisse effectivement se rassurer. Rendre grâce. Allumer quelques cierges. Nous l’avons échappé belle, n’est ce pas ?


Et la suite est à lire ici : 

S’abriter sous une feuille !

A la petite équipe d’ambulanciers qui, déjà, ne l’écoutaient plus, Jean-Bernard Marigot racontait encore que, parfois, le ciel de Roissy flamboyait de bleu et qu’il suffisait de se pencher un peu, sur la gauche, pour presque apercevoir les tours de Clergy. Et que l’on devinait à peine la ligne grise, sinueuse de l’autoroute, effectivement à moitié dissimulée, sans doute déjà dans l’ombre des collines qu’enjambaient les zébrures électriques de la Centrale. Et aussi, voyez-vous, qu’une multitude d’oiseaux nichait dans le parc, un peu plus bas. Et qu’ils venaient se satisfaire des quelques miettes que l’on abandonnait, plus ou moins à leur intention, sur le balcon, picoraient gentiment de concert, se posaient de temps en temps, y compris sur le rebord de la fenêtre. Et que l'on pouvait, alors, s'amuser de leur vivacité, observer tout à loisir leurs becs insatiables… A condition, toutefois, de ne pas bouger d'un cil ! De garder parfaitement immobile le bol de café que l'on tenait à la main, sans même respirer tandis que l'aube gagnait l'horizon et que, d’un peu partout, montaient mille rumeurs de levers maussades, de disputes qui n'avaient plus cours, d’enfants pleurnichards que l’on tirait du lit en rouspétant, de pyjamas fatigués que l’on glissait au dernier moment dans le tambour de la machine à laver, de téléviseurs aux couleurs saturées que l'on n’écoutait plus, d'informations météorologiques ou musicales qui n’intéressaient personne, de cartables bien trop lourds que l’on soupesait en geignant, de clés que l'on avait égaré, oubliées dans les poches du pantalon, glissées ici ou là, Dieu sait pourquoi, et que l'on cherchait en maugréant l’œil immanquablement rivé sur l'horloge. Oh, bon sang, que tout cela passait vite… Car c'était tellement drôle, croyez moi, de pouvoir espionner ce manège. La femelle, presque apprivoisée, se régalait de la moindre aumône… Et quant au mâle, chamailleur au possible, c’était immanquablement au milieu du festin qu’il surgissait ! S'invitait au premier rang à grand renfort de piaillements pour disparaître brusquement dans l'envolée d'une bourrasque de vent ou le claquement d'un volet… Et Jean-Bernard Marigot, dans la tourmente et les aléas de l’escalier, les obstacles et les jurons, plaidant encore sa cause depuis son brancard, ajoutait à ses juges, d’un air entendu, qu’il connaissait absolument par cœur les ressorts secrets de toute cette pitoyable mascarade de plumes et de becs depuis qu’autrefois, savez-vous, sur le chemin de l’école, il épiait les solitaires égarés, histoire de jouer les chasseurs de rapaces, les redresseurs de torts, les coupeurs de têtes, les explorateurs de forêts impénétrables, armé d’un lance-pierre dérisoire, d'une brindille en guise d’arbalète, d'un soliloque pour effrayer les plus faibles. Et Jean-Bernard Marigot s’emportait. Rectifiait. Reprenait. S’essoufflait. Pestait. S’accrochait maladroitement à la rambarde. Ou à la branche. S’allongeait. S’épuisait. Puis se redressait. S’abritait sous une feuille. S’agitait comme un malheureux sur sa couche. Postillonnait. S’imaginait. S’envolait. Oui… S’envolait enfin rejoindre les autres... 

La mécanique des hommes

A l’heure de Greenwich, il ne devait pas être beaucoup plus de 7 h 37 du matin quand une silhouette gesticulante, et hallucinée, s’était résolument engagée sur la passerelle de service, lourdement taguée et qui, fort opportunément du point de vue de la signalétique, culminait à un peu plus de cinq mètres, juste au-dessus des voies. Et c’est la raison pour laquelle la rame 7837 du RER B, censée, ce jour-là, desservir le nord de la région parisienne, s’était, en moins de dix sept secondes, preuve à l’appui, complètement et définitivement immobilisée, non, d’ailleurs, sans déchainements de cris, et hurlements appropriés, et freinage quasi désespéré, et bousculades, et chutes assez sévères dans le couloir des toilettes, et ecchymoses carabinées, et valises en pleine figure, et vacarme épouvantable, et florilège de jurons, et prières expéditives adressées à qui de droit, Mahomet ou Jésus, Vishnou ou le saint Esprit, et, au total, pour solde de tout compte, atterrissage forcé, brusquement, pour les quelques centaines d’heureux élus, jusque là profondément assoupis dans les banquettes, il faut bien le dire, atterrissage forcé, donc, dans un univers presque irréel de betteraves et de choux, d’ornières boueuses et de chemins à peine tracés qu’il serait vain de vouloir décrire. Eh béééee… Le dispositif sophistiqué d’arrêt d’urgence avait parfaitement fonctionné ! Certes, il s’en était fallu de très peu mais, enfin, au moins, cette fois, la catastrophe avait été évitée… La suite allait néanmoins relever, manifestement, de difficultés techniques un peu plus imprévisibles que celles qui règlent la mécanique humaine car, une bonne demi heure plus tard, rien n’était encore solutionné, si vous voyez ce que je veux dire, et tout cela alors que, pourtant, depuis longtemps, l’incident de voyageur n’en était plus un, même si les deux ou trois contrôleurs habilement réquisitionnés par le chef de train, entouraient toujours de leurs propos stupidement réconfortants l’ancien commercial de Vanité(s), reconverti, depuis son licenciement, en ivrogne invétéré, spécialiste hors pair, des mélanges médicamenteux les plus saugrenus. Très loin de se douter qu’il s’apprêtait à croiser son destin, Gérard Tancarville – appelons-le ainsi - , à 8h 12 et des poussières, avait, quant à lui, vaguement suivi le mouvement quand, en dépit de toutes les consignes de sécurité égrenées dans un grésillement assez agaçant toutes les cinq minutes ou à peu près, ils avaient, tous, peu ou prou, fini par rejoindre à pied, quoiqu’en rouspétant comme des malades, les avants postes de la station que l'on apercevait à quelques centaines de mètres, à peine, du convoi. Oui, toute une armada, tirée à quatre épingles, d'employés, de secrétaires, d’informaticiens, d’apprentis pâtissiers, d'ouvriers du bâtiment, de cadres administratifs et d’agents de maîtrise de toutes sortes s'étaient repliés en désordre, par petits groupes silencieux, frileux, grognant des insanités, accusant un peu trop vite, sans doute, les politiciens du conseil général, régional ou départemental, les ministres et leurs conjoints, les conseillers les plus divers, toute la clique lourdement corrompue et pourrie jusqu’à la moelle, ce qui n’interdisait nullement, rassurez-vous, de garder un œil grand ouvert, et attentif, sur où l’on mettait les pattes, et de s’efforcer d’enjamber avec élégance, et ricanements, et pitreries, les flaques et les ornières du chemin. Et c’était donc tout à fait par hasard, croyez-moi, juste parce qu’il se trouvait , précisément, à ses côtés, que Gérard – appelons le ainsi - avait effectivement aidé la jeune femme à grimper sur un monticule, histoire d’éviter de trébucher, puis de glisser pour de bon, la tête la première, toute une opération qui lui avait tout de même valu de tenir la main de celle qu’il avait quasi sauvée de la noyade, à peine quelques secondes bien sûr, et sans une once d’extravagance… Juste avant de lui savoir gré, infiniment, de ce bref sourire qui avait inondé son visage en guise de remerciement... Ce n’était pas si souvent, après tout, qu'une jeune personne totalement inconnue du bataillon se hasardait à lui sourire si franchement, et même à lui sourire tout court, et cette subite révélation que ce sourire lui avait été réellement adressé, à lui, aurait sans doute, presque, suffi à son bonheur. D’autant que la jeune fille en question s'était révélée tout à fait à son goût. Voilà ce qui l’avait littéralement comblé, au-delà de tout. Car il s'était toujours demandé, sans jamais pouvoir trancher, s'il préférait les filles aux cheveux bruns, amplement bouclés, ou bien celles d'inspiration plus nordique, aux cheveux courts, blonds et sucrés. Même avec Marco ou Sébastien, appelons-les ainsi, Gérard s'était régulièrement montré du genre plutôt très évasif sur la question, trouvant même des charmes à d'autres combinaisons, certes un peu plus inhabituelles. Car il lui fallait bien admettre que certaines brunes très affriolantes – et il y en avait - portaient des cheveux incroyablement courts et qu’il lui était également arrivé, a contrario, de croiser des blondes particulièrement appétissantes qui avaient pourtant opté pour des arrangements capillaires discutables. Or, toutes ces hésitations avaient été balayées d'un trait. Instantanément, croyez-le ou non, Gérard avait été comme pénétré de cette conviction définitivement inébranlable que venait, miraculeusement, de s'incarner sous ses yeux, très précisément le genre de femme qu'il cherchait depuis des lustres sans être jamais parvenu à se la représenter mentalement ! Avant même d'atteindre le quai, cent cinquante mètres plus loin et douze minutes plus tard, il était parvenu à savoir qu'elle s'appelait quelque chose comme Stéphanie, qu’elle bossait genre comme une malade depuis six mois dans un salon de coiffure du onzième, et qu'elle était partie de chez elle, ce matin-là, sans même avoir eu le temps d'avaler le moindre truc un peu consistant - ce qui lui arrivait souvent – et aussi que la tête lui tournait déjà - ce qui lui arrivait plus souvent encore -, et enfin qu'elle regrettait tellement de ne pas avoir opté, en partant, pour ces mocassins en daim, autrement confortables que ces bottines à la noix qui vous exposaient à chaque pas aux pires catastrophes dès lors qu’il s’agissait de devoir progresser dans les graviers au même rythme que le reste du troupeau. Et lui ? Qu’est-ce qu’il faisait dans la vie, dites-moi ? C’est un secret ? Comment passait-il ses week-ends ? Avait-il ce qu’il est convenu d’appeler un hobby ? C’est ainsi qu’il faut dire, n’est-ce pas ? Au fait, comment s’appelait-il, déjà… Prenait-il toujours le RER à la même heure, le matin, pour se rendre à son travail ? Et que pensait-il, très sincèrement, des mérites réciproques de la Juventus et du Milan AC ? Fréquentait-il les boites, le samedi soir ? Ah oui, et lesquelles précisément… Précisément ? Sauf que non, justement, elle n’avait rien, mais alors rien, demandé de tout cela, et Gérard Tancarville, appelons-le ainsi, s’était hélas borné à préparer en silence des réponses qui s’étaient, il faut bien l’avouer, avérées être parfaitement inutiles et sans doute franchement inadaptées à la situation. Car il n’avait pas eu la moindre occasion de placer le couplet qu’il servait régulièrement aux mecs qui l’abordaient, le soir, en traversant la cité, sur les ficelles à se tordre de rire permettant d’obtenir sans se forcer le CAP de pâtissier. Tout juste, avait-il pu brièvement, très brièvement, évoquer le fait qu’il venait de participer à un super tournoi de badminton, à Bobigny, ou du moins quelque part dans le quatre-vingt treize. Ouahh… avait-elle fait sans parvenir à masquer le fait qu’elle s’en moquait éperdument. D’autant qu’ils arrivaient alors, précisément, à hauteur du type aux propos incohérents, et à dire vrai proprement haineux, qui venait tout juste, et non sans mal, d’accepter de descendre la toute dernière marche de cette putain de passerelle pour se retrouver à hauteur du quai et par suite à quelques mètres seulement d’une bonne quinzaine de policiers et que le spectacle bavard qu’offrait alors cette mascarade était, sans doute, plus intéressant, plus lourdement chargé de sens, pour une jeune femme en hypoglycémie sévère, oh, oui, un spectacle oh combien plus excitant que ne l’était celui de la bouche libidineuse du casse-pieds intégral dont vous aviez essayé de ne surtout, surtout, jamais croiser le regard, vu qu’il puait la sueur, le tabac froid, ou je ne sais quoi d’autre, et qu’il vous saoulait littéralement de questions avec autant d’enthousiasme que s’il cherchait à vous enrôler pour la guerre de Corée. Ouahh… Notons, à ce stade du récit, que les performances intellectuelles et émotives de l’espèce humaine laissent parfois, et même souvent, salement à désirer. La preuve en est que, curieusement, en effet, même si le casse-pieds en question estimait, effectivement, avoir été mis en présence d’une jeune fille qui, physiquement au moins, lui correspondait parfaitement, malgré cela, il aurait un mal de chien, le soir même, à apporter à Marco et à Sébastien, sans parler de la bonne demi douzaine d’individus vertigineux qui s’étaient immédiatement agglutinés, les précisions qu’ils étaient tous, légitimement, en droit d’attendre... Tout juste avait-il pu leur glisser que la fille avait les cheveux vachement châtains, avant d’ajouter qu’ils étaient presque blonds, et que ses yeux étaient très clairs, et qu’elle avait un super putain de sourire, des lèvres poulpeuses à souhait, une poitrine à tomber, bon…. Vous voulez vraiment des détails ? Car Gérard, appelons-le ainsi, s’était alors cru autorisé à apporter, sur l’anatomie de la fille, des précisions nettement moins innocentes que les précédentes. Et plus approximatives encore, d’ailleurs. Le fait est qu’il ne se souvenait qu'à moitié de tout ça. C'était un peu comme s’il avait été brusquement confronté à une apparition, l'incarnation fugitive d’un fantasme dont la mémoire garde la trace, certes, mais sans qu'il soit possible à celui qui en est la cible, de décrire précisément qu’elles en étaient les caractéristiques exactes. Il ne fallait pas que les autres lui en veuillent ! Bon sang… Toute cette histoire, d’ailleurs, n'avait pas duré bien longtemps… Ce qui était rigoureusement vrai ! Vu que la fille, aux lèvres sucrées, avait habilement profité, à peine quelques minutes plus tard, de l'arrivée opportune d'un RER, censé rallier directement la gare du Nord, pour lui fausser discrètement compagnie sans hélas exprimer, il faut bien le reconnaitre, le moindre regret d'avoir à le quitter aussi rapidement. Si bien qu’ils avaient juste échangé ce qui s'apparentait à un petit geste d’adieu, avec la main, et le dénommé Gérard était donc resté interdit sur le quai à attendre stupidement que quelque chose lui traverse l’esprit. Or, voilà… Ce qui lui avait traversé l’esprit, au moment même où la jeune femme s’était précipitée pour disparaître plus vite encore que nécessaire, dans la bousculade et le chahut du wagon, c’est qu’il n'avait sans doute à peu près aucune chance de ne jamais la retrouver. Aucune chance d’espérer l’écouter, une nouvelle fois, se raconter un peu. Oui, c’est exactement ce qu’il s’était dit. Avec raison. Car, sincèrement, comment aurait-il pu imaginer, à cet instant précis, le choc phénoménal qu'il aurait, six mois plus tard, en feuilletant l’espèce de torchon journalistique qui traînait sur le comptoir, dans une débauche de verres sales et dégoulinants de bière, et où s’affichait, quelque part en pages intérieures, la photo de mademoiselle Stéphanie Parmentier, de Roissy, laquelle semblait avoir empoché un chèque d'une valeur approximative de deux cent euros au cours d’une cérémonie dont la convivialité semblait avoir été un peu forcée mais à laquelle elle avait tout de même participé et ce en compagnie du gérant, hilare et, légèrement obèse, d’un supermarché quelconque. Mademoiselle Stéphanie Parmentier de Roissy… Ca ne vous suffit pas ? Vous ne voudriez pas son adresse exacte, non plus, par hasard ? Son numéro de téléphone. L’étage. Le bâtiment... Vous voilà soudain gourmands, messieurs. Il me semble néanmoins, si vous y tenez, que vous pourriez tout à fait tenter votre chance en sonnant là-bas, à droite, au fond du couloir. Non, attendez, je me trompe, essayez plutôt sur votre gauche ! Oui, une petite brune un peu boulotte, c’est ça ? Hummm. Le fait est que la petite brune un peu boulotte avait tout de suite ouvert la porte, ultra facilement, je vous assure, sans toutefois comprendre rien à l’espèce de charabia immonde qu’il lui avait servi en prétextant avoir quelque chose d’important à lui apprendre... Pour le dire autrement, elle l’avait accueilli avec surprise, un peu froidement et un peu décontenancée. Il tombait très mal, voilà la vérité, car elle se préparait, précisément, à sortir pour dîner et n'avait guère de temps lui consacrer. Et pas une seule seconde à perdre, bon sang. D’autant qu'elle ne se souvenait pas du tout, mais alors pas-du-tout, de cette incroyable promesse à laquelle, maintenant, il faisait subitement allusion. Et n'était pas vraiment d’humeur, voyez-vous, à supporter de tels compliments sur sa toilette, venant d’un parfait inconnu surgi brusquement du néant et de l’obscurité qui régnait dans l’ascenseur. Non ce n'était pas le moment, pas vraiment le moment, bon sang de bonsoir ! Car, précisément, question toilettes et fanfreluches, le constat était absolument terrible. Elle n'avait ri-gou-reu-se-ment rien à se mettre, voilà quelle était la vérité du moment, rien-du-tout, enfin, du moins, rien qui soit, ce soir-là, suffisamment sexy (mais pas trop), rien qui soit, ce soir-là, suffisamment transparent (mais pas trop), rien qui soit... Non, s’il-vous-plait-m’sieur-écoutez-moi, ce n'était pas le moment - vous entendez ? - de l’assommer de discours. Sauf que, dans son dos, quasiment à portée de main, le téléphone commençait à hululer de manière assez persuasive et que, sans réfléchir plus que ça, et laissant la porte largement ouverte, elle s’était immédiatement précipitée sur le combiné, le cœur s’emballant à deux cent cinquante tours par minute, au moins, devinant, avant même de l’entendre, le souffle sensuel et la respiration régulière de celui que nous appellerons Jacques. Et sans parler du timbre assez particulier, presque nasillard, de sa voix, ou encore la manière subtile qu’il avait, douce, tendre, de lui dire son désir… Oui, tout à fait soulagée, à dire vrai. Quoique, dans le même temps, assez inquiète car précisément la voix nasillarde avait rapidement fait état de ce qui s’apparentait à une difficulté de dernière minute, un empêchement, un truc, un bazar un peu compliqué à expliquer, une réunion qui risquait de durer... Bon, il fallait qu'elle comprenne. Elle serait toujours son canari et, son colibri, et sa gazelle effarouchée, et son oiseau de Paradis. Il aimait la pointe de ses seins, le vertige de son sexe, l’odeur de ses cheveux. Elle entendait, n'est-ce pas. Il lui disait son envie brutale d'être précisément là, à cet instant même, oui, auprès d'elle. Il disait… Elle avait fini par raccrocher, par reposer le combiné, par abandonner, par jeter l’éponge quand l’autre, au loin, avait, sans doute, cru devoir conclure son discours par un vague message en forme de promesse, ou d’espoir, ou de plus tard, et de j’te’ rappelle dès qu’je peux. Oui, c’est ça… Car la main sur le cœur s’était perdue dans les sables avant d’être ponctuée d’un silence définitif. Et c’est alors, mais pas avant, que la gazelle un peu boulotte avait soudain réalisé, sans émotion particulière, d’ailleurs, que l’espèce de brute épaisse qui, jusque là, semblait tranquillement patienter devant la porte en avait, ni une ni deux, opportunément profité pour s'introduire dans l’entrée. Et qu’il lui souriait exagérément et d'un air terriblement niais. Pire que ça, hélas, un seul coup d’œil suffisait, je vous assure, pour affirmer que ce type était, de la tête aux pieds, complètement siphonné. Givré. Cinglé. Totalement nazebrook. Dégoulinant de stupidité. Habillé d'un parka comme on n’en voyait plus ou même, sans doute, comme on n’en avait jamais vu, et d'un pantalon de velours qu'il lui donnait l'air de tout juste rentrer, en version optimiste, d’une course en montagne ou, en version pessimiste, d’une battue de trois jours en vue de chasser le sanglier. N’restez pas là, comme ça, les bras ballants… avait-elle dit un peu vivement. Pourriez fermer l’porte, non ? Bien sûr… Bien sûr qu'il pouvait. Bien sûr qu’il fallait fermer cette maudite porte... Bien sûr qu'il s'était approché. Bien sûr qu'il avait donné son nom.  Gérard Tancarville. Bien sûr qu'il s'était débarrassé du super-parka que sa mère lui avait refilé et s'était avancé dans le salon et s'était assis sur le divan et avait accepté un coca. Bien sûr qu'il avait sagement écouté, sans une seule fois le prendre pour lui, celle que nous appellerons Stéphanie déverser à plein régime ces saloperies de reproches sur les mecs et leur égoïsme. Bien sûr qu’il comprenait qu'elle soit d'une humeur de dogue, au point qu’il ne voulait pas la déranger plus longtemps, il reviendrait plus tard, était déjà prêt à se lever, à partir, des fois c’est comme ça. Et il hochait alors la tête ostensiblement. Et enchainait, croyez-moi, aussi vite qu’il le pouvait, hochements de tête précisément, et murmures affirmatifs, regards fuyants dans la foulée, haussements de sourcils, zygomatiques légèrement crispés et service ininterrompu de bouillie de chat inaudible (par chance) en guise d’argumentation. Et d’approbation. Oh, p’tain les mecs, où était-il donc aller se fourrer ? Car il ne savait plus trop ce qu’elle voulait, la donzelle, vu qu’elle marchait de long en large, que c’en était épuisant, et presque effrayant puisqu’elle posait parfois sur lui un regard étrange, un œil sur le téléphone. Oui, véridique, il avait même réellement fini par avoir les boules, presque peur tout simplement, car elle avait une façon de rire, puissante, sauvage, qui semblait inquiétante. Il y avait un truc, c’était sûr. On ne pouvait pas croire qu’une fille normalement constituée puisse se mettre à rire, ainsi, devant vous, pour un oui ou pour un non. Et c’est là, juste après un éclat de rire plus puissant et plus grinçant que les autres, que tout s’était, vraiment, affreusement compliqué. Car la jeune femme avait brusquement disparu de la circulation, claquant ostensiblement une porte derrière elle, puis une autre, puis… à tel point que Gérard – appelons-le ainsi - en était resté légèrement désemparé. Il avait même fini par allumer la télé vu qu’il aurait été délicat de rester assis sur un canapé sans rien faire d’autre que d’attendre comme un con la saint glin-glin ! Mais voilà, aussi fou que cela puisse paraître, - vous ne me croirez jamais les mecs, - cette fille, qu’il ne connaissait pas, rappelons-nous, ou si peu, s’était, ni plus ni moins, désormais réfugiée dans la salle de bains et avait, semble-t-il, entrepris de se glisser benoitement sous la douche sans plus vraiment se soucier de sa pomme. Nooonnn ! Sauf que le téléphone, une nouvelle fois, avait soudain sonné dernière lui. Et que l’univers mental de Gérard Tancarville, appelons-le ainsi, avait été brusquement précipité dans une autre dimension. Sans doute faut-il préciser, ici, que si le Gérard Tancarville en question avait bien, à son actif, quelques flirts à rendre jaloux les potes qu’il entrainait régulièrement dans ses virées, jamais, toutefois, ces aventures d’un soir, ou deux, à peine plus, n’avaient été suffisamment sérieuses pour l’obliger à réviser vite fait les cours d’éducation sexuelle auxquels, au collège, il avait été, pourtant, l’un des plus assidus. C’est dire qu’en matière d’anatomie féminine ses connaissances étaient assez limitées. Les seules images auxquelles il pouvait se référer, étaient celles qu’il extrayait des revues que Marco achetait, parfois, avant de lui refiler, une fois épuisée, toute leur charge proprement fantasmatique. C’est dire que pour Gérard Tancarville, appelons le ainsi, l’univers s’était brusquement déformé, replié sur lui même avant de se déployer en une infinité de dimensions, lézardé dans tous les sens, pixélisé à outrance, décomposé à la vitesse de la lumière, renvoyé aux sources du bing bang, tête en bas et sans dessus dessous, oui, réellement désintégré quand Stéphanie Parmentier, de Roissy, toujours elle, s’était littéralement précipitée sur le téléphone, surgissant brusquement de la salle de bains sans prendre le temps, semble-t-il, de se couvrir suffisamment la poitrine, et le reste, de l’espèce de serviette éponge proprement ridicule pour l’occasion et qu’elle gardait inutilement dans la main. D’autant que, pour ne rien arranger, l’insupportable gazelle n'avait perçu, au bout du fil, qu'un biiip extrêmement prolongé et particulièrement exaspérant. Nul doute que l'autre, quelque part, en compagnie de sa légitime, - elle en mettait sa main au feu - venait naturellement de raccrocher sans avoir pu lui parler... C’est alors qu’elle avait reposé le combiné, fermé les yeux en cherchant à se calmer, ou à se réconforter, puis avait secoué la tête de droite à gauche, longuement, comme pour chasser de son esprit l’envie de meurtre, oui, rien que ça, l’envie de meurtre, bordel, avant de s’inquiéter, soudain, de la présence de l’espèce de cinglé, là, à deux pas, devant son nez. Oh, j’y pense, seriez pas l’type que j’ai croisé l’autre jour dans le RER, par hasard ? Les betteraves et les choux. Ca vous dit rien ! Bon sang, voilà, j’vous r’situe… fit-elle brusquement. Ah, oui ? C’est cela… Elle le re-situait... Vraiment ? Mon Dieu… Savait-elle, au juste, ce qu’elle venait, sans le vouloir, bien sûr, de déclencher à l’instant même ? Il est heureusement proprement impossible qu’elle ait pu soupçonner les dégâts biochimiques, pour la plupart irrécupérables, causés par ces propos dans l’intimité protoplasmique des cellules cérébrales de celui que nous appelons depuis quelques pages Gérard Tancarville… Oui, il est impossible, au fond, qu’elle ait pu vraiment imaginer ce qui, pourtant, ne manquerait pas d’arriver. Il est impossible, je vous assure, qu’elle ait réellement pu anticiper les questions qu’il chercherait bientôt à lui poser. Et les réponses qu’il se proposerait de lui apporter. Car, véridique, il s’était soudain redressé avant de s’extraire du canapé. Un mètre quatre vingt quatorze entièrement déplié sous votre nez. Quatre vingt dix huit kilos et des poussières sur la bascule. Un peu moins de mille deux cent centimètres cubes de substance grise et de substance blanche à l’abri de la boite crânienne. Entre sept et huit litres de sang, ou à peu près, entièrement saturés d’oxygène. Un paquet de synapses. Et des cellules de tous calibres brûlant leur carburant à fond la caisse. Le cycle de Krebs à plein régime dans tous les coins. Oui, toute cette masse, assez impressionnante, au fond, répondant au nom de Gérard Tancarville, s’était lentement mise en mouvement. Tout en fixant Stéphanie Parmentier dans les yeux. Mais en restant incapable, pour autant, de contenir une certaine fébrilité. Gérard Tancarville ne savait plus quoi penser. Voilà la vérité. Je suis vierge finit-il par avouer mais sans qu’aucun mot ne sorte de sa bouche. On ne rigole plus, je vous assure…

Toucher au but ?

Car, au temps des erreurs monumentales, quand il serait, plus ou moins, question de vendre la ferme et même, pour faire bonne mesure, les deux ou trois bâtiments attenants, plus ou moins question de négocier sévère, ou plutôt, d’ailleurs, de brader à tout va, plus ou moins question de dilapider l’ensemble du domaine, un peu avant que les notaires ne s’en mêlent, et que des liasses de documents administratifs ne finissent par emplir de larmes les yeux éplorés, quand il s’agirait, brusquement, de brûler les étapes et de bousculer les habitudes, et qu’avec Maud plusieurs voyages express, là bas, se révèleraient nécessaires (lumières éblouies sur l’autoroute, où personne aux péages ne rend la monnaie), quand il s’agirait, en compagnie du métreur et de son assistante au regard perdu, d’arpenter les trois hectares quatre vingt du terrain et de pousser, silencieux, jusqu’à l’ancien potager d’où l’on aperçoit la dernière ligne de collines en bordure d’océan, et jusqu’aux arbres paresseux qui prospèrent gentiment sur la berge marécageuse de la Sienne, en contrebas, et donc quand il serait simplement question de tout bazarder, tout, Charles-Antoine Parmentier, proprement épuisé à force d’insomnies, Charles-Antoine Parmentier commencerait à comprendre, soudain, qu’il ne pourrait  jamais plus se défaire tout à fait du sentiment d’avoir d’abord été, jusqu’alors, le jouet d’une immense, et terrible, imposture. Car les funestes transactions auxquelles presque tous les cousins, les oncles et les tantes, finiraient peu ou prou par être mêlées, supposeraient, implicitement, que la grange et l’atelier du grand père, le verger assiégé par les ronces, colonisé d’orties et que les mêmes avaient, autrefois, considéré, si n’est comme le monde, au moins comme l’un de ses territoires des plus singuliers, pourraient, en réalité, n’avoir toujours été rien d’autre qu’un agencement, très ordinaire au fond, de terres maraichères ou agricoles, par parenthèse uniquement accessibles par un chemin communal, et dont la valeur marchande était susceptible de fondre comme neige au soleil pour peu que le cadastre les localisent en lisière de la zone inondable ou bien, a contrario, tout autant, susceptible d’atteindre des sommets extravagants, deux jours plus tard, comme par hasard, pour peu qu’un promoteur quelconque argue dans son argumentaire de la proximité relative des plages et du tracé opportunément sinueux à hauteur de l’ancienne écurie, de ce sentier littéral dont diverses associations à vocation soi-disant écologique entendent bien préserver la subtile harmonie. Or, précisément, cet absurde sentiment d’imposture que les autres cousins, les oncles et les tantes, infiniment plus matérialistes que lui sans doute, et plus à l’écoute d’une certaine réalité, au fond, n’avaient, probablement, jamais vraiment partagé, ce sentiment, donc, ne serait naturellement que l’envers,  - Charles-Antoine s’en rendrait compte hélas beaucoup trop tard - de l’immense déception qu’il éprouverait alors en réalisant qu’il n’avait, peut-être, et même sûrement, jamais rien compris à rien, ou du moins jamais vraiment rien voulu apprendre de sérieux, restant éternellement à la périphérie des apparences, acceptant juste de paraphraser, et combien maladroitement, l’élégance des hirondelles, la plainte esseulée des arbres en bordure de la départementale. Et ce serait, sans nul doute, l’obscur remord de n’avoir, en définitive, été, vraiment, pas à la hauteur de grand chose qui le conduirait soudainement, un soir de novembre plus mélancolique encore que les autres, à racheter le tout à prix d’or, acceptant volontiers, pour parvenir à ses fins, de céder, en contrepartie, la presque totalité de sa part d’héritage et de ses droits passés, présents ou à venir, - je m’en moque éperdument, vous pensez - sur la Clinique des Quatre Fours, le moulin, l’appartement de la rue des Fossés, et Dieu sait quoi encore... Car, durant tout l’hiver, cette année-là, Charles-Antoine Parmentier, retrouvant peu à peu ses esprits, le goût d’entreprendre n’importe quoi, le plaisir des petits matins dans la somnolence brumeuse de l’appartement de l’avenue Daumesnil, Charles-Antoine Parmentier finirait par penser qu’il n’était, désormais, plus très loin de toucher au but, sans d’ailleurs vraiment savoir en quoi tout cela, croyez-moi, pouvait bien consister…

Tu veux qu’j’t’aide ?




Oh, mon Dieu… Qui fallait-il remercier en cet instant précis, je vous le demande ? Car, en vérité, du haut de ses dix-sept ans, jamais, au grand jamais, Julien Parmentier n’avait rien vu d’aussi… surprenant. Jamais non plus, - il faut être juste -, il n’avait rêvé d’une telle perfection. Et, longtemps, le souvenir, irrémédiablement ténu, mille fois hélas, de ce paysage infiniment paisible symboliserait pour lui l’image inaltérable de la beauté. Oui, c’était exactement cela, l’image de la beauté. Pour ne pas dire du bonheur... Une espèce de sérénité immuable que, toute sa vie durant, sans doute, il chercherait en vain à retrouver ! A quelques dizaines de mètres en contrebas, le chemin de terre bifurquait brusquement vers la gauche pour se perdre gentiment dans l’ombre de la forêt, contournant, comme pour éviter d’en souiller la virginale splendeur, la tâche presque éblouissante d’une prairie, onctueuse comme du coton et parsemée d’une nuée de fleurs multicolores. Plus loin encore, ce même sentier, à peine visible depuis le promontoire improvisé où le jeune homme se tenait, s’enfonçait plus profond vers l’horizon et la brume légère de l’été. Sur l’autre versant, dispersés dans la mosaïque des pâturages, les bâtiments d’une ferme semblaient avoir été abandonnés depuis la nuit des temps. Pourtant, à bien inspecter chaque indice, Julien, qui respirait maintenant de plus en plus vite et avec de plus en plus de difficulté, crut soudain pouvoir distinguer l’hésitation d’une silhouette qui se détachait, fugitivement, de la crête. Et l’aboiement, déchirant, d’un chien lui parvint alors en écho. Quelqu’un vivait ici dans cette solitude grandiose accessible, uniquement, par la courbe fantaisiste de la départementale en surplomb du vallon. Sauf que quelque part dans les sous bois, - à droite ? à gauche ? mais où ? - sous les pas d’un esprit malicieux, il lui semblait que des branches avaient craqué. Il se retourna d’un seul mouvement, légèrement inquiet, brusquement, à l’idée que l’un de ceux qui l’avaient ignoblement importuné, la veille, puisse l’avoir suivi jusque là et se permette de l’observer tranquillement sans rien révéler de son projet. Mais il n’en était rien, heureusement ! Il devait pouvoir se rassurer, maintenant… Plus haut, rassemblés autour du bivouac, en un cercle compact, postillonneur et volontiers malodorant, les autres l’avaient, sans doute, déjà oublié. Et depuis longtemps, croyez moi… Voilà qui était aussi bien, n’est-ce pas ? Des éclats de voix, vaguement querelleurs, entrecoupés de ricanements proprement stupides, signaient à coup sûr leur présence. Il se laissa glisser contre la barrière, puis entreprit d’inspirer doucement, le plus calmement du monde, avant de chasser l’air de ses poumons aussi lentement que possible, en s’efforçant de suivre à la lettre les conseils que lui avaient, si souvent, prodigués l’infirmière du lycée ; l’autre prescription, nullement contradictoire d’ailleurs mais émanant cette fois du docteur Barnabet, consistant à fixer son attention avec intensité sur un truc quelconque. N’importe quel objet pouvait faire l’affaire, y compris la première créature venue ! Y compris une libellule ? Y compris un brin d’herbe ? Y compris un moucheron ? Y compris ce vilain caillou qu’il venait, Dieu sait pourquoi, d’attraper et de serrer si fort dans sa main qu’il ne put se retenir de crier. Il était même à deux doigts, réellement, à ce moment précis, d’éclater en sanglots ou bien, ce qui revenait au même, à deux doigts, oui, de rire franchement de toutes ces sottises. Il fallait pourtant se rendre à l’évidence, une fois de plus… Les sottises en question pouvaient être drôles, mais elles n’étaient pas franchement sans efficacité. Peu à peu, Julien Parmentier se sentait renaître et n’eût bientôt plus, par conséquent, la moindre velléité de chercher à se moquer des deux seules personnes au monde, ou presque, qui acceptaient régulièrement de l’écouter. Réalisant soudain qu’il avait toujours le vilain caillou au creux de sa paume, il se redressa d’un bond et décida de s’en faire un projectile. De toutes ses forces, il parvint à expédier la catapulte improvisée en direction d’un bosquet presque en contrebas. La pierre rebondit plusieurs fois. Roula sur l’herbe et disparut derrière un buisson. Un jour ou l’autre, il faudrait bien se résoudre à rentrer… A contrecœur, mais il n’y avait pas d’autre choix, non ? Il hésita un peu avant de traverser à nouveau le torrent, resta une demie seconde en équilibre au dessus des tourbillons, manquant de justesse de s’affaler de tout son long, puis sauta à pieds joints sur l’autre rive. Il entreprit alors de couper au plus court, en longeant les sapins. Il ne pensait plus à rien. Et se sentait remonter à la surface à toute allure. Accéléra le pas encore un peu plus. Le pire était passé, n’est ce pas ? En moins de deux, il serait à nouveau là haut… Capable de sourire. De faire comme si. De tout garder pour lui, vous n’imaginez pas. Sauf qu’à force de danser d’un pied sur l’autre, puis de zizaguer, insouciant, dans la prairie vertigineuse, puis d’hésiter un peu, tout de même, sur la direction à prendre, puis de naviguer au plus près des fougères, à force, il avait dû finir par se perdre. Car, sauf à croire qu’il devenait complètement cinglé, c’était, soudain, comme si le monde avait basculé la tête la première et que les entrailles de la terre s’apprêtaient plus ou moins à l’engloutir tout entier. Le genre de truc qui vous donne la chair de poule sans que vous sachiez tout à fait pourquoi, vous voyez… C’était juste là, au détour du chemin, qu’il avait aperçu la fille. De toute évidence, il s’agissait de la petite brune qui aidait à la cuisine, une pouffiasse terriblement insipide, affreusement vulgaire, proprement incapable d’articuler trois mots de suite un peu sensés. Avec de grosses lèvres vraiment dégoutantes qui n’arrangeaient rien. Et des cheveux poisseux au possible qui lui tombaient méchamment sur les épaules pour aller s’évanouir à hauteur des omoplates. Et des lunettes rondes, d’un genre affligeant, pour compléter le tableau. Sauf qu’à cet instant précis, Julien se moquait comme d’une guigne de ce visage ingrat, incapable qu’il était de détacher son regard de la partie de loin la plus charnue de l’anatomie de la fille. Un postérieur du tonnerre de Dieu ! Deux masses de chair rose, incroyablement rebondies. Sans parler de l’ombre secrète qui les départageait et d’où jaillissait maintenant comme une source puissante qui semblait intarissable. Claire Salomon qui avait surpris, derrière elle, ce qui s’apparentait à un vague bruissement de fougères se redressa d’un bond, oui, en moins de deux, aussi rapidement qu’il est permis de relever son pantalon en retrouvant, face à l’adversaire, un semblant de dignité. « Tu veux qu’j’t’aide ? » fit-elle alors, après s’être retournée, à l’adresse de Julien qu’elle découvrait, interloqué, et qui la fixait de ses yeux globuleux, désespérément stupides… Comme le seraient, d’ailleurs, définitivement, hélas, mille fois hélas, les yeux de tous les garçons qu’elle croiseraient dorénavant en des circonstances à peu près similaires, vous pouvez me croire. « Tu veux qu’j’t’aide ? C’est ça ? » Oui, c’était exactement ça, avait pensé Julien Parmentier. Le fait est qu’il voulait bien qu’on l’aide ! Il ne voulait même que cela, au fond... Un coup de pouce. Un encouragement. Il s’approcha de la fille en s’efforçant de lui sourire. Et de lui parler doucement pour ne pas l’effrayer. Il fallait lui dire quelque chose, n’est ce pas ? N’importe quoi, bon sang, mais des mots ! Des mots… Dans son délire, la petite brune dût faire mine de se débattre et de vouloir s’enfuir. Cherchant vaguement à le repousser. Espérant, sans doute, s’extraire de son regard hypnotique. Elle se mit même à chialer, bordel. Des sanglots à moitié débiles, entrecoupés de rires, soit dit en passant, tandis que Julien se décidait enfin à l’attraper. Des sanglots, donc, des rires, donc, des chatouillis et des murmures, on connaît ça. Pour Julien, c’était un peu comme s’il était quelqu’un d’autre, non ? Quelle histoire… Il commençait même à comprendre que son sexe était presque douloureux. Et qu’il lui faudrait s’aventurer davantage qu’il ne l’avait fait jusqu’à présent. Retrouver la saveur des origines. Il plaqua vaguement sa bouche contre les lèvres vulgaires de la fille. Et entreprit de mêler sa langue à la sienne. Qui était-il vraiment pour en arriver là ? Plus haut, sur le plateau, les autres se rapprochaient du feu. Et chantaient à tue tête. Il fallait voir comme ils étaient heureux.

On applaudit bien fort !



A mesure qu’approchait la date du tournage, il devenait évident que Claire serait, définitivement, de plus en plus nerveuse. Il était même réellement difficile d’anticiper la manière dont elle se comporterait vraiment à l’instant fatidique. Mon Dieu… Pourtant, franchement, il n’y avait guère de quoi, n’est-ce pas ? A en croire le script, d’ailleurs assez indigent, il faut bien le dire, que l’assistant de Charles Verdier avait, tout de même, consenti à lui fourrer dans les pattes, dès sa sortie de l’audition, le rôle qu’elle était censée jouer, s’était, en fait, révélé complètement adapté à son tempérament. Et à ses qualités. Et à son talent. J’en passe. Car d’aucuns auraient pu ajouter que ce rôle était surtout un rôle taillé sur mesure pour une fille comme elle. A la plastique assez avantageuse, si vous voyez ce que je veux dire ! « Ouahhh… Merveilleux… Purée… Sais-tu que je t’en sens par-fai-te-ment capable, ma biche, » avait solennellement déclaré Jean-René après avoir brièvement parcouru (très très brièvement, en vérité) les deux pages manuscrites, affreusement raturées, qu’elle finissait par ne presque plus quitter des yeux, même quand elle s’immergeait, les yeux révulsés, dans les cinquante et quelques centimètres d’eau désespérément tiédasse de la baignoire. Parfaitement capable, vraiment ? Combien de fois, déjà, légèrement crispée, brusquement plantée, là, devant la glace du corridor qui menait à leur chambre, en un étrange face à face avec son destin (plus tard, elle saurait que c’était que tout avait commencé), combien de fois, oui combien de fois, déjà, avait-elle répété les trois phrases de rien du tout dont, en réalité, il était bien difficile de penser qu’elles pouvaient rivaliser d’intelligence, de profondeur et de poésie avec l’une quelconque des répliques que chaque élève, au conservatoire, s’imagine pouvoir, un jour, déclamer dans la cour d’honneur du Palais des Papes, au moins. Quelques mots, donc, à peine plus, mais en présence de tout le gratin, figurez-vous. S’adressant à Pédro – l’horrible Pédro dont, en vérité, depuis un certain soir de 2002, elle aurait, de beaucoup, préféré oublier l’existence – s’adressant à Pédro, donc, supposé, dans ce scénario de merde, l’inviter à dîner quelque part, précisément le soir même, elle devait immédiatement rétorquer sans se démonter le moins du monde, et suffisamment fort pour que la moitié, au moins, du salon de coiffure sorte brusquement de sa léthargie et, comme un seul homme, se tourne alors benoitement vers elle, tout en tendant ostensiblement l’oreille de peur, sans doute, de perdre une seule petite misérable miette d’une conversation qu’il serait amusant, oui, amusant, de rapporter à Victor, ou bien à Michel, ou à Roger, allez savoir, le soir venu, un verre de Ricard à la main, ou bien le dimanche midi, à belle maman, vous voyez le genre : « T’as pas compris, mec, cette fois-ci c’est ter-mi-né… » Terminé, donc. Mais en séparant bien les syllabes, ma cocotte, ter-mi-né. Puis, durant quelques secondes d’éternité, délicieuses au possible, la lourde caméra de Charles Verdier s’attarderait sur son regard impassible, puis sur ses lèvres judicieusement muettes, tandis que, dans le même temps, la trop fameuse déclaration, tonitruante et syncopée, pourrait gentiment se frayer un chemin jusqu’aux circonvolutions les plus archaïques du cortex reptilien de Pédro… Et c’est à ce moment-là, précisément, que la silhouette, proprement magnifique, d’un Gérard Depardieu visiblement en pleine crise existentielle, et à deux doigts de péter un câble, pour reprendre à la lettre la rédaction de Charles Verdier, à ce moment là, donc, que la silhouette de Gérard Depardieu à deux doigts de se précipiter sur la première victime venue, se profilerait à l’horizon. Avant d’envahir l’écran dans les grandes largeurs. Et de bousculer, sans autre forme de procès, les quelques clientes, tout à fait ravies de leur brushing, ouahhh, et qui auraient, Dieu sait pourquoi, la très mauvaise idée de se trouver, comme par hasard, sur son passage. Voilà qui légitimait, on s’en doute, la deuxième phrase du répertoire de Claire qui, s’adressant à cet avorton de Pédro, soufflerait à mi voix : « C’est le début des emmerdes, à ce que je vois… » Le début ? On peut le dire comme ça. Car l’apprentie coiffeuse que Claire avait, finalement, acceptée d’incarner, à la demande express, il faut bien le dire, de celle qu’elle considérait encore comme sa meilleure amie, Violaine, - Je ne veux rien entendre, ma chérie… C’est ta chance et il faut la saisir. Point à la ligne – l’apprentie coiffeuse, donc, à ce moment-là, n’en avait plus pour très longtemps. Une dernière scène et tout serait définitivement plié. Quelques mètres de pellicule. Un simulacre de viol. Simulacre ? Mouais… Terriblement explicite en réalité. Sa poitrine en gros plan, bordel, avec, en toile de fond, l’ombre de son menton, le tout soigneusement immortalisé par Charles Verdier, lui-même, en personne, s’il vous plait. Ouah, cocotte. Magnifique… Et Claire pourrait alors se rhabiller. Signer tous les formulaires possibles et imaginables. En plusieurs exemplaires, naturellement, et en contrepartie d’un chèque assez modeste, en vérité… Et même plus que modeste, croyez moi, en comparaison du paquet de pognon qu’ils allaient tous empocher une fois projeté en technicolor et en trois dimensions, au moins, l’ombre du menton, et le reste, ça va de soi. Tu n’es tout de même pas en train de te dégonfler, j’espère, lui avait brusquement reproché Violaine, la veille du jour J, On croise les doigts et on ne pense plus à rien, ouahhh…. – après l’avoir surprise, tout à fait par hasard, en larmes et curieusement silencieuse, effondrée de tout son long dans le canapé du salon pendant que Jean-René, tout juste rentré du bureau et déjà affairé à mort dans la cuisine, était, quant à lui, censé leur préparer à tous les trois, un apéro du tonnerre de Dieu avec petits fours maison, Champagne à tous les étages, cotillons et flonflons, à tout le moins. Se dégonfler ? Non ce n’était vraiment pas le genre de Claire, au fond. Pas le genre du tout. Même si c’était précisément à ce moment-là, oui, ni avant ni après, qu’elle avait effectivement bien failli craquer. Submergée soudain par toute une mixture d’émotions assez contradictoires. Et répugnantes au possible. Et désolantes. Et proprement désespérantes pour le genre humain, je vous le dis. Mais cet accès de faiblesse n’avait pas duré plus de deux ou trois minutes, sans mentir. Et c’était d’avoir triomphé d’elle-même qui était le plus important, non ? C’était aussi d’avoir goûté le fruit de la tentation, - oh, quelle ivresse, mes amis – et d’en avoir violemment recraché la chair, en jubilant… Elle avait bu ce soir-là, oui beaucoup bu, célébrant sans pourtant pouvoir l’avouer à quiconque, ce qu’elle ne manquerait pas d’appeler, plus tard, sa renaissance. Elle avait même fini par en rire, vraiment. Puis par se glisser dans les bras attentionnés et impatients de Jean-René, et ce sans une seule seconde quitter des yeux Violaine qui semblait bien avoir entrepris de réécrire, par le menu, toute l’Histoire de ces dernières années, en commençant par le principal, à savoir ce qui s’était réellement passé sur les bancs de la fac de droit de Nanterre entre 1998 et 2002. Humm…. Tu délires, Violaine, tu délires… déclarait solennellement Jean-René, parfois, un brin amusé, il est vrai, et tout en ponctuant son jugement fatigué de caresses nonchalantes, et de glissements approximatifs des doigts dans l’interstice du chemisier, et de chatouillements divers, et de gloussements à peine audibles. C’était si bon. Car elle se sentait devenir adulte à une vitesse vertigineuse. Voilà bien ce qui était en train d’arriver. C’était d’ailleurs exactement ce qu’elle avait pensé en s’endormant, presque au milieu de la nuit, éreintée. A presque trente cinq ans, elle s’apprêtait, enfin, à se débarrasser, une bonne fois pour toutes, de toutes ces illusions stupides qui l’avaient accompagnée durant son adolescence. Se dégonfler… Il n’y avait plus aucun risque, désormais, vous pouvez en être sûrs. La preuve en était que, le lendemain, elle s’était pointée au studio d’enregistrement, pile poil à l’heure, et même un peu avant, mais sans plus éprouver la moindre trace d’inquiétude. La moindre hésitation. Tout à fait intrépide. Et pleine d’assurance. Et de certitude. Oh, bon sang, oui, ce jour serait bien le meilleur, oui, le meilleur, et de loin, de toute sa carrière… Comment en douter. Juste dans l’entrée elle avait avisé Gérard Depardieu, assis dans un coin mais surtout Charles Verdier, impérial, comme à son habitude et qui venait d’attraper par l’épaule un type assez insignifiant - elle en était quasiment sûre - avec deux ou trois bagues à chaque doigt, un cigare ahurissant au coin des lèvres et des cheveux décolorés qui lui tombaient sur les épaules. En toile de fond, trois filles aux cuisses de mannequin et à peine vêtues de froufrous quasi transparents, semblaient s’être brusquement matérialisées, trente secondes auparavant, pas plus, en provenance directe d’un univers parallèle où tout allait de soi et où le concept de bonheur n’était rien d’autre qu’une marque déposée par Coca Cola. Se dégonfler, c’est ça ? Sans vraiment réfléchir, désormais, Claire s’était, à cet instant-là, discrètement approchée de l’immense réalisateur qui paraissait en grande conversation mais dont, même en tendant l’oreille, elle ne pouvait comprendre le sens des propos. Hummm. Excusez moi de vous interrompre, jeunes gens, avait-elle annoncé d’une voix forte, et qui se voulait conviviale, chaleureuse et détendue, presque complice au point qu’ils s’étaient tous deux, Charles Verdier et le type insignifiant, immédiatement tournés vers elle en un bel élan. Oui, excusez moi de vous interrompre, mais j’ai bien réfléchi, voyez-vous. Ce scénario ne tient pas ; c’est du bidon, et même une merde absolue, si vous voulez mon avis, et quant au rôle que vous me proposez, vraiment, ce n’est pas pour moi… Com-pris ? A la virgule près, je vous assure, ce qu’elle avait scrupuleusement répété, une bonne cinquantaine de fois, au moins, devant la glace du corridor, avant d’insister, encore, dans la théâtralité en restant parfaitement immobile quelques secondes interminables à moins de cinquante centimètres du visage de Charles Verdier. Puis de tourner ostensiblement les talons. Ostensiblement et lentement. Tranquillement. Avec infiniment de liberté dans le rythme qu’elle allait, alors, imprimer à son corps. Avant de descendre quatre à quatre l’escalier. Puis de débouler sur le trottoir de l’avenue Montaigne. Cligner des yeux face au soleil. Et pleurer de joie. Voilà comment débuterait ce qui serait, n’en doutons pas, le plus beau jour de sa carrière !